« Jésus ne fait pas de politique! »

Prédication donnée à Château-Thierry le 22 octobre 2017.

« Rends à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » Ah ! comme je suis soulagé, lorsque j’entends cela… Car je sens bien que la question de l’impôt n’est qu’un cas particulier de la question plus large de l’obéissance politique des chrétiens. La question de l’impôt, c’est même une ruse, une façon pour ceux qui interrogent Jésus de le faire tomber dans un piège. Seuls les zélotes, ceux qui sont partisans d’une résistance armée et violente à Rome, sont contre l’impôt à César. Si Jésus se prononçait ouvertement contre l’impôt, c’en était fait de lui : il était assimilé à un révolutionnaire, un rebelle, un fauteur de trouble.

Mais me voilà rassuré, car Jésus ne tombe pas dans le piège, il assure qu’il faut payer l’impôt. Et l’on s’est empressé de comprendre sa petite phrase : « Rends à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu », comme la preuve que le message chrétien n’est pas subversif. « Jésus ne fait pas de politique ! », voilà le slogan qui a valu à la chrétienté d’avoir fait florès, dans un Empire romain qui ne craignait rien tant que la sédition. Rassurez-vous ! Nous autres chrétiens, notre royaume n’est pas de ce monde. Notre royaume à nous est lointain — on verra cela à la fin des temps. D’ici là, les choses suivront leur cours : il y aura toujours des pauvres pour avoir faim, il y aura toujours des soldats pour mourir et des lépreux pour pourrir. Et ces masses qui sont aux portes de la cité, nous les soignerons pour vous, nous les nourrirons, nous leur donnerons l’extrême-onction et les derniers sacrements.

Et en vérité, c’est encore bien commode pour nous aujourd’hui. Nous les chrétiens, peut-être n’aurons-nous pas finalement à combattre activement l’injustice, les inégalités sociales, l’ordre politique inique partout où nous le rencontrerons. Ou du moins, nous n’aurons pas à combattre l’injustice politique jusqu’au point où notre action ferait de nous des agitateurs politiques. Les chrétiens luttent contre le mal par l’amour du prochain, et c’est là une grande et belle œuvre, mais cette œuvre nous a aussi cantonnés dans la charité et l’amour du prochain pour ne pas avoir à entrer dans le domaine de la justice terrestre. L’amour charitable peut éclipser ce qui est dû à autrui. On peut pardonner pour que tout reste pareil.

Dans les interprétations qu’on donne couramment à cette partition entre César et Dieu, le problème vient du fait qu’on établit une séparation entre deux domaines bien distincts. Qu’il s’agisse de séparer ce qui relève de la justice et ce qui relève de l’amour, ou bien ce qui relève du règne temporel et du règne spirituel, de ce monde ou de l’autre, dans tous les cas la frontière est nette, et elle est bien gardée. C’est une partition géographique, une ligne de démarcation qui sépare les deux patries du chrétien. Et ce qui me fait peur, c’est que nous sommes toujours tentés de faire passer cette ligne de démarcation à l’intérieur de nos vies, séparant ainsi ce qui relèverait de notre appartenance à César et ce qui relève de notre appartenance au Christ. Car au fond, la version moderne du « rends à César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui appartient à Dieu », c’est la distinction entre ce qui relève de la sphère privée et ce qui relève de la sphère publique. « Jésus ne fait pas de politique », autrement dit, nous pouvons bien penser ce qui nous chante, pourvu que cela ne se traduise pas en actes qui remettrait en question l’ordre public.

Mais vous voyez bien pourquoi cela m’effraie : en séparant ainsi nos existences en deux régions, en deux pays séparés, c’est le pays de César qui va prendre en réalité toute la place. Il va grignoter inexorablement sur ce qui revient à Dieu, car le moindre de nos actes est déjà politique. Chacun de nos commencements, chacun de nos tâtonnements, c’est déjà un acte qui a lieu dans la patrie de César et dont nous devons rendre des comptes à César. Nous croyons que nous avons été les plus malins en nous cantonnant à ce qui relève de la charité, de l’amour gratuit du prochain, en laissant au pouvoir politique la tâche de régler les injustices. Et César nous laisse volontiers faire, car il a bien compris qu’en réalité c’est tout le pays du Christ qu’il s’est annexé, hormis une petite forteresse où une poignée de chrétiens vivent assiégés et s’occupent à soigner les pauvres et les malades. Et même ces gestes de charité, pourtant si bons, si importants, de ces chrétiens assiégés en leur propre pays, ce sont encore des actes politiques. Mais ce sont des actes qui servent César, car c’est autant de pauvres qu’il n’aura pas à nourrir, de malades qu’il n’aura pas à soigner. Nous avons voulu jouer au plus fin en passant notre petit marché avec les autorités, mais à ce jeu-là César sera toujours le plus fin, et il nous fait travailler nous à ses propres objectifs : assurer l’ordre public à moindres frais.

Il me semble que cette tentation de la séparation géographique entre deux régions, le temporel et le spirituel, le public et le privé, s’efface lorsqu’on lit de plus près le texte biblique. Dans le texte grec, on s’aperçoit que littéralement, Jésus dit : « Ce qui est à l’image de César, donne-le à César. Et ce qui est à l’image de Dieu, donne-le à Dieu. » Mais qu’est-ce qui est à l’image de Dieu ? L’homme et la femme, bien sûr. C’est-à-dire ceux pour qui il y a un ordre politique, ceux pour qui il y a des puissances publiques, ceux pour qui ont fait battre monnaie. L’humain, voilà ce qui doit être rendu à Dieu, c’est-à-dire placé sous son regard, orienté par lui. L’homme veut se faire l’instrument docile avec lequel Dieu peut se servir pour travailler comme un peintre avec ses bons pinceaux. Et l’homme lui-même a ses propres instruments pour qu’il puisse peindre sa propre toile, et c’est le politique, et c’est l’argent. En réalité, quand Jésus dit « Rendez à Dieu ce qui est à son image », c’est-à-dire tout ce qui est humain, il inclut dans cette restitution tous les domaines de notre existence. Dire que tout le champ politique, toute notre vie en communauté est sous le regard de Dieu, c’est dire à la fois qu’elle est fondamentalement imparfaite, mais aussi qu’il n’y a rien d’autre, qu’il n’y pas de reste, de jardin secret qu’on pourrait se garder pur quand le reste du monde s’effondrerait. Il n’y a qu’un seul grand pays, rien qui soit hors frontière pour Dieu. Pas de hors champ, pas de sujet tabou pour Dieu. Rien qui soit de reste, rien qu’on puisse garder par-devers soi. On se présente devant Dieu avec tout ce que nous sommes, en tant que peuple humain : nos lois, nos institutions, nos traités commerciaux, nos interventions humanitaires, nos COP 21, notre Brexit et notre Frexit. Et tout est jugé.

À la politique de César, il faut opposer une politique du Christ. La politique du Christ est la seule politique qui ne fait pas de politique. Elle n’a pas de programme déterminé, elle n’a même pas de parti ; la politique du Christ, c’est une manière d’insinuer la grâce dans tous nos programmes et tous nos partis. La politique du Christ est une politique itinérante, missionnaire, elle va de cité en cité sans se préoccuper des territoires. Et elle n’accepte de secouer la poussière de ses sandales qu’après avoir tout fait pour agir là où elle se trouve. La politique du Christ ne sait rien que deux choses, et ces deux choses sont contradictoires. D’abord, elle sait qu’elle n’a nulle part où reposer sa tête, c’est-à-dire aucun lieu privilégié d’où elle pourrait préserver son identité propre. Elle sait qu’elle ne peut rendre à Dieu quelque chose qui n’est que nous. Rien de ce que nous bâtirons de nos mains, même pas au nom de Dieu — et sûrement pas en son nom — ne sera pleinement de Dieu ; il y aura toujours un peu de César là-dedans.

Mais elle sait aussi que, dénuée de lieu propre, sans rien à défendre pour elle-même, elle peut investir tous les lieux, mener tous les combats, pourvu qu’elle le fasse avec les armes de la grâce. Elle sait qu’elle peut prendre sa place dans les rangs de ceux qui luttent pour la justice et le droit, et se rendre compte que les rangs l’attendaient comme un ancien soldat.

Calvin et les migrants

Texte publié le 24 février 2016 dans … Se réclamant du christianisme social.

À l’heure où l’Angleterre est capable de contempler froidement sa sortie hors de l’Union Européenne, il ne nous est plus possible de nier l’ampleur de la crise que nous traversons. À l’heure où nos valeurs les plus hautes se négocient comme des titres de bourse, il ne nous est plus possible de négliger la fissure qui s’est déclarée au cœur de l’Europe. Il aura suffi d’un million de réfugiés pour que prennent peur sept cent millions d’hommes libres.

L’accueil des réfugiés suscite néanmoins le trouble et l’indécision chez beaucoup de chrétiens français. Accorder l’hospitalité pleine et entière aux étrangers apparaît encore comme une question optionnelle, épineuse voire irréaliste qu’un chrétien serait bien avisé de traiter avec circonspection. Jusque dans ces pages[1], on trouve au nom d’une éthique de la responsabilité un appel à une « Realpolitik chrétienne » — ironie des mots, grâce auxquels Bismarck peut serrer la main de Jésus, alors que dans les faits la Realpolitik n’est que l’ensevelissement du christianisme. Un pasteur nous invite à considérer une série de mesures parmi lesquelles la création de « camps de réfugiés provisoires mais suffisamment confortables » (!) dans lesquels les migrants pourront vivre et s’organiser, pourvu qu’ils le fassent entre eux. Un ghetto, certes, mais avec tout le confort moderne : voilà la nouvelle devise du christianisme social.

Peut-on accepter qu’un chrétien puisse ruminer le Sermon sur la Montagne tout en étant entendu qu’il ne l’appliquera pas lorsque la situation politique ne s’y prêtera plus ? À cette aune-là, on peut être bien certain qu’il ne l’appliquera jamais, car la politique ne tend pas l’autre joue, elle ne marche pas deux lieues quand elle peut n’en faire qu’une. Tout au plus aurons-nous un commandement d’amour pour le « prochain », et nos sympathies navrées pour les lointains. Littéralement un « christianisme des familles », tant il est plus facile d’aimer ceux qui nous aiment.

Il y a donc un malentendu quant à ce dont nous sommes responsables en tant que chrétiens. Comme si cette question de l’accueil du migrant n’avait pas déjà été tranchée une fois pour toutes et depuis des siècles par l’Évangile. Comme si l’on pouvait être chrétien et ne pas accorder l’hospitalité pleine et entière aux étrangers, être chrétien et ne pas œuvrer à la réalisation de cette hospitalité toutes les fois et si peu que cela nous soit possible. C’est pour dissiper ce malentendu — un malentendu qui risque tout de même d’engloutir l’Europe — qu’il faut en revenir aux fondamentaux.

Revenir aux fondamentaux, pour un protestant, c’est se remémorer l’intention spirituelle qui fut à l’origine de la Réforme. Ce procédé d’anamnèse est un trait propre à la tradition réformée : c’est en se souvenant de sa propre histoire que l’on éclaire l’action présente. Lorsqu’on demande à cette institutrice pourquoi elle accueillit des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, elle répond que ces « nouveaux persécutés » rejouent sur la scène du monde ce que sa propre famille avait subi pendant les guerres de religion[2]. Pourtant, nul ne songe à appliquer le même raisonnement concernant la situation des réfugiés. On l’a oublié, mais les réformés sont un peuple de migrants : lorsque Jean Calvin entra à Genève en 1541 pour y établir la Réforme, il fit de cette ville un refuge pour des milliers de persécutés. Prise entre eau et montagne et dans les tourments du siècle, cette obscure république de 12 000 âmes vit déferler sur elle une vague d’immigration sans commune mesure avec celle que connaît actuellement n’importe quel pays européen[3]. Genève en dix années avait doublé de taille. Elle s’était boursoufflée de bâtiments auxquels il avait fallu ajouter en hâte un étage après l’autre, mais elle était debout.

Nous dira-t-on qu’il s’agissait d’accueillir des frères chrétiens, et non de véritables étrangers ? Mais ce serait mal comprendre la xénophobie avec laquelle les réfugiés étaient accueillis. Non seulement ils accouraient des quatre coins de l’Europe, ce détail seul ayant suffi à les rendre haïssables, mais beaucoup étaient luthériens ou moins encore, c’est-à-dire à peine chrétiens. Certes, la plupart étaient Français, mais qu’est-ce qu’un Français pour un Suisse du XVIe siècle ? L’ennemi héréditaire dont il vient tout juste de secouer le joug. De fait, les grandes tribulations que Calvin rencontra dans son ministère, il les valut aux vieux Genevois effrayés par ce Français rameutant d’autres Français. La Réforme dû se construire en imposant l’idée que l’homme était de Dieu avant qu’être d’un pays.

Les réfugiés qui furent aux portes de Genève désormais frappent aux portes de l’Europe. Ils ne viennent plus de la France sanglante au vêtement déchiré dont parlait d’Aubigné, mais de Syrie ou d’autres pays encore où la misère tue plus sûrement que la guerre. Ils sont les « nouveaux persécutés », et nous avons le choix entre jouer le rôle du vieux Genevois accroché à son indépendance ou celui de Calvin et de ses ministres. Ces derniers étaient confrontés à des défis qui passaient de loin les nôtres. Pourtant ils n’ont pas séparé les chrétiens de plein droit des chrétiens de loin, ils n’ont pas reçu ceux-ci à la condition qu’ils repartent. Ils ont accueillis d’abord en (s’)accommodant ensuite, tant il est vrai qu’on n’accomplit rien de grand en politique sans supposer d’abord le problème résolu.

Être responsable, ce n’est pas renoncer aux valeurs au nom de la réalisation de buts politiques ; la responsabilité est l’engagement pour ces valeurs-là dont on décide qu’elles doivent prioritairement s’inscrire dans le réel. La seule Realpolitik chrétienne, c’est celle qui refuse la réalité de la frontière au profit de la réalité humaine qui pousse à la franchir. Une fois la politique remise sur ses pieds, on peut alors mettre en œuvre les solutions pragmatiques pour accommoder celui qui vient, et qu’on n’attendait pas. Quitte à ajouter quelques étages à nos immeubles : on trouait bien les toits pour écouter le Christ (Lc 5, 19).

[1] http://www.christianismesocial.org/spip.php?article482, consulté le 23 février 2016.

[2] Témoignage d’Alice Ferrières, cité par Patrick CABANEL, Histoire des protestants en France, Paris, Fayard, 2012, p. 1104-1105.

[3] Alfred PERRENOUD, La Population de Genève du XVIe au début du XIXe siècle. Etude démographique, 2 vol., Paris, Champion, 1979.